La mort aux trousses et l’esprit cool
Certains usagers de l’IMDb, dont les préoccupations a priori ne coïncident guère avec celles de la cinéphilie institutionnelle française (c’est-à-dire qu’ils se montrent peu fascinés par le prestige du champ de l’art contemporain), se rendent compte que le film joue pour la forme, comme on le voit à la seule lecture du titre de leurs critiques :
- « Une façon de faire du cinéma tout simplement magique » (C. Gabor, 5/6/1999) ;
- « Chouette comédie policière, pas la meilleure de Hitchcock mais la plus purement jouissive » (Dr Lenera, le 30/9/2004).
Mais la lecture formaliste, légitimée par les institutions artistiques et les médias qui leur sont connexes, est-elle la seule possible, et par ailleurs domine-t-elle l’espace public ? En réalité, sur l’IMDb, les textes qui en relèvent exclusivement sont des plus rares. Une position courante concicte à s’y livrer quelques lignes durant avant d’exprimer quelque distance, notamment en pointant le côté « chewing gum mental » :
- « Le film parfait pour un jour d’octobre bien froid et bien pluvieux » (de J. Sanicki, le 3/3/2003) ;
- « Laissez votre cerveau à la maison » (de Schappe, 16/5/2004).
Pourtant les usagers de l’IMDb – en majorité, des teenagers américains - ont une très bonne opinion du film : en mai 2008, La mort aux trousses est classé 26e de leur palmarès des 250 meilleurs films de tous les temps, troisième Hitchcock derrière Fenêtre sur cour (14e) et Psychose (21e). C’est que le modèle dominant de leurs critiques est, conformément au modèle de l’anthropologie du spectacle, le modèle de l’usage pratique, où le corps sert d’« instrument de mesure de la qualité artistique » (Jean-Marc Leveratto), et pas seulement dans la perspective d’utiliser le film un jour d’octobre. C’est que le cinéma, même le mal nommé « cinéma de divertissement » propose toujours des expériences de pensée relatives aux différentes façons de fonder l’éthique – par exemple, ici, peut-on faire abstraction des activités illégales de quelqu’un au moment de coucher avec lui ? faut-il laisser gagner l’éthique du devoir sur celle de la vertu en acceptant l’idée de servir la patrie tout en faisant faire à son propre corps des choses dont au fond de soi on n’a plus envie ? Pas besoin, pour réfléchir à des questions de ce genre, de vivre le genre de vie qui a des chances de vous propulser un jour dans une situation semblable, ni même d’être une femme – c’est pourquoi le cinéma qui « raconte des histoires » a un tel succès... Cet usage pratique suppose qu’éthique et esthétique sont inextricablement mêlés, serait-ce à un degré modeste :
- « Le meilleur des plaisirs coupables », annonce Cue-ball le 13/12/2004 avant de parler morale, puis d’ajouter en note « Regardez-le sur grand écran si possible, car le DVD ne rend pas justice à la scène du champ de maïs ; la dernière fois que je l’ai vu en salle, les spectateurs ont bondi de leur siège pour éviter l’avion » ;
- Movie Cat, le 5/2/2001, loue la réplique dite par Cary Grant « Au moment même où je rencontre une femme attirante je dois commencer à prétendre que je n’ai pas envie de lui faire la cour », avant d’ajouter, excellent exemple, même pour rire, de l’usage pratique d’un film : « Ne serait-ce pas grandiose que de telles répliques fonctionnent dans la vraie vie ? Eh bien ce n’est pas le cas, j’ai essayé ! ».
Comme dans les conversations de tous les jours à propos du film vu la veille – il suffit d’écouter les échanges au café ou dans les transports en commun – on trouve dans ces User comments du web, à côté des considérations subjectives vues plus haut, du type « voici comment j’ai réagi devant ces images », des discussions qu’on qualifierait volontiers d’« objectives » si elles ne reconstruisaient pas autant les « objets » du film pour en faire des entités virtuelles à l’usage de mondes possibles personnels. C’est sous cette rubrique en effet que se rangent les jeux avec les personnages, les « moi, à sa place... » et autres « il me rappelle untel », qui entremêlent la vie quotidienne et les personnages de fiction, comme si ces derniers étaient simplement des amis qu’on ne voit plus parce qu’ils sont partis loin. Qu’est-ce qui peut bien nous intéresser, sous cet angle, dans La mort aux trousses ? Laissons de côté les questions politiques, à cause de la faiblesse de leur moteur causal, en l’occurrence les secrets d’état sur microfilms – faiblesse revendiquée par Hitchcock on l’a dit plus tôt, sous le nom de macguffin -, de toute façon il est toujours difficile de les transposer aux préoccupations de la vie quotidienne, surtout en ces temps de patriotisme tiède. Reste trois dimensions de la vie intérieure, soulignés par le duo des personnages principaux : l’esprit cool, la norme d’internalité, et la sexuation des rôles sociaux.
L’esprit cool est une nonchalance étudiée, apolitique et hédoniste, qui s’accommode, sur le mode de la dérision permanente, de la violence inégalitaire des sociétés capitalistes et de l’impossibilité chronique de tenir quelque discours moralisateur que ce soit au sein de telles sociétés. D’abord réservé à des minorités (à l’époque de La mort aux trousses à la tribu beatnick par exemple), il va essaimer à l’ère postmoderne – les Cool memories de Baudrillard le populariseront. Mais Hitchcock a de l’avance, car Thornhill a déjà tout d’un cadre cynique des années 1980 (ne parlons même pas de l’ironie et de la dérision permanente de ses paroles, déjà signalée plusieurs fois et digne de héros postmodernes aussi populaires que Han Solo ou l’inspecteur McClane). En premier lieu il n’hésite jamais à mentir pour obtenir des faveurs, comme lorsqu’il usurpe l’usage d’un taxi au moment même où nous faisons connaissance avec lui. Cette première rencontre nous signale au passage que la distinction entre vie publique et vie privée, à en juger de la façon dont il livre son intimité à sa secrétaire, n’est pas plus importante à ses yeux que celle qui sépare vérité et mensonge - ce qui est aussi une forme d’anticipation de l’évolution des mœurs... Si le mensonge ne fonctionne pas, ensuite, il achète les gens, aisni l’employé du train qui lui cèdera son costume à casquette rouge. Cette pratique semble des plus banales dans son environnement : sa propre mère se laisse acheter (« bon chien chasse de race »), tandis qu’Eve soudoie le maître d’hôtel du wagon-restaurant (« qui se ressemble s’assemble »). A moins qu’il ne s’agisse d’un atavisme à l’échelle de l’espèce humaine, puisque dès le générique – un moment où il est question de voir des gens (type) et non des personnages (tokens) - on nous montre Madison Avenue une femme se faire souffler son taxi par une autre.
Le côté remarquable de ce court plan sans paroles est qu’il est déjà « chargé de morale » : la femme qui vole sa place à l’autre montre en guise de justification les nombreux paquets qui pendent au bout de ses bras, alors même que l’infortunée qu’elle spolie en a exactement autant. Simplement, il y a en une qui a plus de culot – c’est-à-dire plus d’indifférence à la Loi – que l’autre. Mieux encore, il y en a une qui est vieille, obèse, en gants blancs et fichu bleu (c’est celle qui perd), l’autre jeune, svelte, en gants et fichu noir pirate (c’est celle qui gagne). Ce n’est pas juste, semble nous dire l’énonciateur (et c’est précisément à cet instant que la mention « Directed by Alfred Hitchcock » commence à apparaître) mais c’est comme ça. D’ailleurs il n’y a nul regret à la fin du film chez Thornhill, nulle améliorationà la manière de ces amendes honorables faites à la fin des innombrables films moralisateurs des fifties qui provoquent aujourd’hui des ricanements incrédules... Même si elle est mise en péril par le formalisme déjà signalé (notamment les transparences), cette familiarité de comportement émanant de Thornhill est une dimension importante de la pérennité du film.
La norme d’internalité, ensuite, très étudiée en psychologie, est pour aller vite une disposition de l’être humain à « se trouver des excuses », et en l’occurrence à juger plutôt les conduites d’autrui comme le résultat de dispositions internes, alors même qu’il trouve volontiers que les siennes sont le produit des circonstances. Cette disposition peut être favorisée par le milieu culturel (comme dans la plupart des sociétés occidentales), ou combattue (comme en Inde). La mort aux trousses a ceci d’intéressant, à cet égard, qu’à l’instar de nombreux autres films de Hitchcock, ses péripéties mettent le héros (et le spectateur avec lui) devant les failles épistémologiques de cette propension. Non seulement le comportement de Thornhill est lu d’une certaine façon (c’est un meurtrier !), mais cette lecture se double d’une croyance (il n’a plus toute sa tête, c’est un paranoïaque qui se venge d’un tort imaginaire, donc qui agit sous l’impulsion d’un démon intérieur et non d’un enchaînement de circonstances tragiques). Ces failles en forme de « deux poids deux mesures » sont soulignées quand le film expose la fragilité du lien causal qui soutient la norme d’internalité, dans ce qui relève peu ou prou du problème philosophique de la différence entre les apparences et la réalité, ou entre le vu et le su, un problème esquissé dès le premier plan du film, où la façade-miroir du glass and steel building new-yorkais déforme et fragmente les passants et les voitures qui passent en contrebas Ainsi le pouvoir que l’image-trace passe pour avoir de renvoyer à la réalité à la manière d’une empreinte est-il directement mis en cause (ce qui n’a rien d’étonnant de la part d’un cinéaste enclin à préférer l’image construite et truquée) : oui, Thornhill est photographié dans la posture du meurtrier ; non, ce n’est pas lui. D’ailleurs les téléviseurs ne montrent la vérité qu’à condition d’être éteints, comme le suggère la fin de la séq. 25 où la domestique voit sur l’écran le reflet du héros se faufilant dans son dos. L’absurdité du lien causal entre image et référent est dégagée par Thornhill lui-même lorsqu’il interroge la femme de chambre du Plaza, séq. 10 :
- Comment savez-vous que je suis M. Kaplan ?
- Mais parce que vous logez chambre 796 ! (le parce que relève évidemment de la confusion entre la conséquence et co-occurrence).
Bref on peut être (disposition permanente) un brave type et avoir (circonstances fortuites) les apparences contre soi, non par manque chronique de chance, mais parce que notre entourage, et nous aussi avant d’avoir tous ces ennuis, aimons à procéder mentalement d’une certaine façon pour passer du vu au su.
Pour citer ce texte : L. Jullier, "La mort aux trousses et l’esprit cool", Analyse d'une œuvre : « La mort aux trousses » (A. Hitchcock, 1959), J.-J. Marimbert dir., Paris, Vrin, 2008. Version alternative consultée en ligne le...